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Messages de nos évêques sur la situation en France

Messages de nos évêques sur la situation en France


Appel aux catholiques de France et à nos concitoyens

À l’heure où nous écrivons, notre pays n’est pas encore sorti de la crise dite « des gilets jaunes » : crise révélatrice d’un malaise très profond et très ancien, qui engendre une grave défiance envers les responsables politiques.

Il serait à coup sûr très dommageable que cette situation délétère se prolonge. Mais chacun sent, plus ou moins confusément, que la sortie de crise sera difficile car les enjeux sont tout autres que conjoncturels : il en va de notre capacité collective d’espérer et de bâtir l’avenir. Comme nous l’écrivions il y a deux ans, « il faudrait être sourds ou aveugles pour ne pas nous rendre compte de la lassitude, des frustrations, parfois des peurs et même de la colère, intensifiées par les attentats et les agressions, qui habitent une part importante des habitants de notre pays, et qui expriment ainsi des attentes et de profonds désirs de changements. Il faudrait être indifférents et insensibles pour ne pas être touchés par les situations de précarité et d’exclusion que vivent beaucoup sur le territoire national ».

Nous constatons que notre démocratie manque de lieux d’échange et de réflexion qui pourraient permettre l’émergence à une large échelle de suggestions positives élaborées ensemble. L’affaiblissement de nombreux partis politiques et un recul significatif de l’engagement syndical contribuent à ce déficit. Où nos concitoyens trouveront-ils des lieux appropriés pour ce travail si urgent ?

L’Église catholique dispose d’un maillage de milliers de paroisses, réparties sur l’ensemble de notre territoire et riches de la présence de multiples mouvements, aumôneries et associations de fidèles. Lieu de prière, en particulier liturgique, la paroisse est aussi par nature et par vocation la « maison de famille fraternelle et accueillante » pour tous et la « famille de Dieu, fraternité qui n’a qu’une âme ». À ce moment de notre histoire, nous pouvons le montrer et apporter notre contribution pour aider notre société tout entière à surmonter la crise qu’elle traverse. Sans se substituer aux politiques, l’Église offre un espace pour faire grandir la fraternité.

Notre proposition

Nous sommes à quelques jours de Noël, mais dès maintenant il est possible d’entreprendre une réflexion qui pourra se poursuivre tout le temps nécessaire, en lien avec tout ce qui se déroulera sur le territoire. C’est maintenant que nos concitoyens ont besoin de débattre entre eux et de disposer de lieux pour le faire.
C’est pourquoi nous vous proposons, dans les semaines à venir, de susciter partout où ce sera possible des groupes d’échanges et de propositions en invitant très largement d’autres personnes, partageant ou non notre foi, qui peuvent être intéressées d’y participer et d’y apporter leurs idées.

Pour ce travail, à titre de pistes de réflexion, nous vous suggérons les cinq questions suivantes :

1/ Quelles sont selon vous, en essayant de les hiérarchiser, les causes principales du malaise actuel et des formes violentes qu’il a prises ?

2/ Qu’est-ce qui pourrait permettre aux citoyens dans notre démocratie de se sentir davantage partie prenante des décisions politiques ?

3/ Quels sont les lieux ou les corps intermédiaires qui favoriseraient cette participation ?

4/ Quel « bien commun » recherché ensemble pourrait fédérer nos concitoyens et les tourner vers l’avenir ?

5/ Quelles raisons d’espérer souhaitez-vous transmettre à vos enfants et petits-enfants ?

Nous vous suggérons de transmettre vos réponses à vos élus. Votre évêque lui aussi sera heureux d’en être informé.

 

Le 11 décembre 2018,

Le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France.


Message de Mgr François KALIST, archevêque de Clermont Ferrand

Servir le dialogue

            Au soir du 1° décembre 2018, l’Arc de Triomphe est dévasté et la préfecture de la Haute-Loire est ravagée par un incendie. La colère gronde dans notre pays, depuis le fond des provinces jusqu’aux avenues de la capitale. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce une série de mesures pour calmer les esprits. Il faut attendre le 10 décembre pour qu’une intervention du Président de la République apporte une réponse claire au peuple français ; réponse qui laisse beaucoup de scepticisme et ne désarme pas la contestation. À cette heure, nul ne sait ce que « l’acte V » de ce drame national nous réserve en cette fin de semaine, alors qu’un nouvel attentat terroriste fait encore augmenter la pression.
Libre à chacun de risquer, en tant que citoyen, une analyse de la situation, d’un point de vue politique, social, économique. Le phénomène est pour le moins complexe, et ce ne sont pas les remises d’impôts et les promesses de consultation populaire (nécessaires sans doute) qui suffiront à dissiper les inquiétudes, les souffrances, le sentiment d’abandon de toute une population laborieuse qui ne trouve plus sa place dans la mondialisation. Pour ma part, il me semble que l’on a surtout perdu le sens du dialogue dans notre pays et que le plus urgent est de le retrouver si l’on veut surmonter les épreuves de ce temps de crise.
            Dans la situation présente, en effet, on ne peut que déplorer, de part et d’autre, une même incapacité à s’exprimer, une même inaptitude à l’écoute. D’un côté, slogans, blocages et filtrages, aux dépens des concitoyens, alors même que ceux-ci se déclarent, sur le fond, d’accord avec ceux qui manifestent. Pourquoi une revendication légitime, dans notre pays, devrait-elle toujours se faire entendre au mépris du droit de circuler, de travailler, d’étudier, de se ravitailler ?
            Du côté des gouvernants, annonces inaudibles pour le grand public, affirmations dénuées de réalisme et de pédagogie. Aux contribuables qui réclament sans délai la baisse de certaines taxes particulièrement odieuses, on répond transition énergétique et suppression de l’ISF. Depuis trop longtemps s’affiche une incapacité navrante à entendre les urgences, les angoisses et le désespoir d’une foule de citoyens modestes qui se sentent délaissés. Il suffit d’écouter, dans nos départements ruraux, les élus qui agissent au plus près des populations. Nombre d’entre eux sont exaspérés : perte d’emplois, éloignement des lieux de décision, disparition des services de proximité, toujours moins de moyens pour toujours plus de contraintes administratives coûteuses et absurdes.

            La société française subit en outre les conséquences néfastes du désintérêt des citoyens pour la vie politique, de la démotivation croissante à l’échéance des scrutins électoraux, de la désaffection à l’égard des « corps intermédiaires » que sont les syndicats, les collectifs, les associations, et tous les organismes qui peuvent favoriser la concertation entre gouvernants et gouvernés. Un passage du texte publié en septembre 2016 par le Conseil permanent de la Conférence des Évêques de France, intitulé « Retrouver le sens du politique », diagnostiquait en son chapitre 8 une « crise de la parole ». En voici quelques mots, d’une étonnante actualité : « Entre le ras-le-bol de ceux qui n’y croient plus et se désintéressent de la vie publique, et ceux qui, pleins de colère, veulent renverser la table et se tourner vers les extrêmes, la marge de manœuvre est de plus en plus étroite pour relégitimer la parole publique ».
Les disciples du Christ vivent dans la cité des hommes. Il faut, plus que jamais, une grande cohésion pour relever les défis de ce monde qui change, de cette humanité qui bouge, de cette planète qui s’épuise. Or, la confiance est rompue, la communication est dangereusement brouillée. La passion est mauvaise conseillère. La violence n’est jamais une solution. Il est donc nécessaire de renouer le dialogue dans notre société, de participer aux instances de concertation, de servir l’éducation de citoyens responsables.
Faisant suite à la déclaration de Mgr Pontier, le Conseil permanent de la Conférence des Évêques de France vient de publier, le 11 décembre, un Appel aux catholiques de France et à nos concitoyens. Notre Eglise n’a pas de solutions toutes faites, mais elle peut offrir « un espace pour faire grandir la fraternité ». Nous sommes donc tous invités à susciter, dans nos paroisses, mouvements, associations et lieux de vie, des groupes de parole autour de quelques questions simples, auxquelles toutes les personnes, partageant ou non la foi, peuvent répondre en toute liberté. Cette initiative sera diffusée le plus largement possible dans notre diocèse. Les fidèles du Christ ont, en Eglise, une certaine expérience de communion dans la diversité, qu’ils peuvent mettre au service de tous, afin de renouer le dialogue dont notre société a grand besoin ces temps-ci.
            La fête de Noël approche. Pour beaucoup, elle se prépare sous le signe de l’inquiétude et de la précarité. Qu’elle ranime, au cœur de tous, l’espérance d’un monde nouveau ! 

 + François KALIST

 Archevêque de Clermont

 


Déclaration de Mgr Michel AUPETIT, archevêque de Paris

Les événements récents montrent une souffrance importante d’une grande partie de nos concitoyens, qui génère la colère quand elle ne semble pas entendue et une frustration devant ce qui peut être pris pour de l’arrogance. Comme archevêque de Paris, je comprends la peine de ceux qui manifestent pacifiquement et luttent pour conserver une vie digne, je dénonce la violence scandaleuse de ceux qui en profitent pour saccager notre ville, je salue le courage des services de police et de gendarmerie et je  m’unis au souci de nos gouvernants qui cherchent des réponses à la crise.

Notre pays souffre d’une incompréhension généralisée. L’individualisme devient la valeur absolue au détriment du bien commun qui se construit sur l’attention aux autres et en particulier aux plus faibles. Les valeurs de la République que sont la liberté et l’égalité sont parfois détournées par des réseaux d’influence qui réclament des droits nouveaux sans égard pour les plus vulnérables.

Où sont les véritables priorités ? Les urgences nationales, les « grandes causes » de notre pays ne peuvent légitimement être celles des revendications communautaristes ou catégorielles. Le devoir primordial de l’État est de garantir pour chacun les moyens d’entretenir sa famille et de vivre dans la paix sociale. Il nous faut reconstruire une société fraternelle. Or, pour être frères, encore faut-il une paternité commune. La conscience de Dieu le Père qui nous apprend à nous « aimer les uns les autres » a façonné l’âme de la France. L’oubli de Dieu nous laisse déboussolés et enfermés dans l’individualisme et le chacun pour soi.

La violence engendre la vengeance et la haine. Apprenons ensemble à nous écouter vraiment et à nous parler sans à priori méprisant pour ceux qui ne pensent pas comme nous. J’appelle modestement les protagonistes à un véritable dialogue où chacun accepte de sortir de ses certitudes pour établir un vrai diagnostic d’une situation délétère et trouver humblement les voies d’une reconstruction fraternelle de notre société. Je demande enfin aux chrétiens de prier et d’être ce qu’ils sont appelés à être au nom du Christ : des artisans de paix.

En ces temps troubles que nous vivons, nous pouvons confier à Marie,  la sainte Patronne de la France la paix de notre nation qui ne peut naître que de la justice.